Pendant cinq ans, j’ai aimé passionnément un collègue. Plus les jours passaient, plus je me consumais d’amour, en silence… Tout me prouvait qu’il partageait mes sentiments. Ses yeux qui cherchaient constamment les miens, sa façon de me dire bonjour, de me sourire, de humer mon parfum avec un air gourmand, de me frôler… Un jour, la direction a décidé de le muter. La peur de le perdre m’a donné le courage de me jeter à l’eau. Je l’ai invité à dîner aux chandelles, chez moi. Il n’est jamais venu. Les jours suivants, il m’a évitée, on ne s’est plus reparlé. Cette douche froide m’a ouvert les yeux : j’étais mortifiée, anéantie, brisée de m’être fourvoyée pendant toutes ces années. Notre “grand amour” n’avait existé que dans ma tête. J’étais le dindon d’une farce que j’avais montée de toutes pièces ! »
Des histoires d’amour à sens unique comme celle de Céline, cela arrive souvent. »
L’illusion de ne faire qu’un avec l’autre
En chacun de nous sommeille une Emma Bovary, prête à sacrifier une réalité par trop prosaïque à un lumineux rêve éveillé. Aimer, c’est s’exposer au leurre, aux méprises, aux erreurs de casting : on craque pour un homme fort et équilibré, on réalise ensuite que Superman n’est qu’un enfant qui refuse de grandir. On se rencontre au mauvais moment, on s’aime parce qu’il ou elle ressemble à notre père ou à notre mère, parce qu’il ou elle va réparer le passé ou permettre de le rejouer indéfiniment, etc.C’est souvent d’un malentendu que naissent les passions. Marylin Monroe racontait qu’elle avait adoré Arthur Miller, parce qu’il était le premier à ne pas lui avoir demandé de coucher avec elle tout de suite. Plus tard, il lui avoua qu’il n’avait rien tenté parce qu’il avait une peur bleue ! Ce qu’elle avait pris pour du tact était une angoisse de performance ! Il arrive aussi que l’on s’invente une romance pour supporter une vie de couple qui s’essouffle. Reporter ses espérances de bonheur sur un amant virtuel permet d’assumer bien des frustrations.
Les rêves plutôt que la réalité
Selon le psychanalyste Alberto Eiguer, « une rencontre amoureuse se construit toujours sur cette illusion fondamentale de ne faire qu’un avec l’être aimé. On projette sur lui nos propres sentiments, on le voit tel qu’on voudrait qu’il soit, on l’idéalise. En fait, tout amour se fonde sur un quiproquo, on est décalé par rapport à la réalité, un peu fou ! » Cette phase passée, il faut bien se frotter à la réalité objective et aimer l’autre tel qu’il est. C’est justement ce passage de l’homme fantasmé à l’homme réel que fuient les abonnées aux quiproquos. Voilà pourquoi elles peuvent faire une fixation amoureuse sur un homme sans prendre aucune initiative pour s’approcher de lui. « La confrontation au réel pourrait entacher la pureté de leur amour, cela les conduirait à le “désidéaliser”, explique Alberto Eiguer. Ces “amoureuses transies” préfèrent nourrir et garder pour elles la passion idéale qu’elles ont fabriquée. Elles ont peur de l’intensité de la rencontre, peur d’être absorbées, détruites par leur désir. Les sentiments qu’elles éprouvent sont si intenses qu’elles craignent de perdre la tête. »Cette façon d’aimer un homme à distance sans jamais s’autoriser à le toucher n’est pas sans rappeler l’amour œdipien infantile que toute petite fille éprouve pour son père. L’homme aimé de loin synthétise le désir et l’interdit. Il est fréquent d’ailleurs que ceux qui suscitent ces folles passions soient mariés, plus âgés et bien implantés socialement : autant de signes de la figure paternelle. S’accrocher des années à un amour fantôme signifie que les limites entre le conscient et l’inconscient sont brouillées, que l’on mélange réel et fiction. Ainsi, Sandra reconnaît aujourd’hui avoir « déliré » sur Marc, son meilleur ami : « Tous ceux qui nous voyaient ensemble me disaient : “Il est fou de toi, ça crève les yeux ! Vous formez un couple idéal.” Même mes parents le considéraient comme leur futur gendre. J’ai fini par y croire. J’étais sur mon nuage, comme sous influence, je refusais de voir, d’entendre, de comprendre. Jamais Marc ne m’a parlé d’autre chose que d’amitié. C’est moi qui me suis monté le bourrichon. Je ne lui en veux pas, tout est de ma faute. »