Selon les psychanalystes, ceux qui vivent mal la solitude ont souvent souffert de carences affectives précoces : soit par une séparation réelle d’avec la mère, vécue comme un traumatisme (voyage professionnel, hospitalisation) ; soit que cette mère ait été présente physiquement mais psychiquement absente, car prise dans des pensées dépressives ou anxieuses. Le fait de se retrouver seul ravive alors la douleur de l’absence maternelle initiale. Ces adultes ont besoin que l’amour des autres leur soit rappelé physiquement pour y croire. En cas de blues, ils ne peuvent faire appel aux images intérieures bienveillantes de leurs parents, de leurs amis. Ils n’ont pas intériorisé le fait rassurant que l’on peut compter l’un pour l’autre, même séparé par les kilomètres.
Une relation difficile à la solitude peut être aussi liée à une phobie. « On se situe alors dans un registre névrotique moins invalidant », souligne le psychiatre Patrice Huerre. La difficulté à se retrouver seul est le résultat visible d’une autre peur qui n’est pas reconnue comme telle : la peur du silence, de l’obscurité, et surtout la peur de soi-même, de se retrouver face à son monde intérieur ! L’autre devient un objet « contraphobique », qui rassure et permet de lutter contre l’angoisse, l’équivalent d’un « anxiolytique » en somme ! En sa présence, on évite de penser à ce qui nous fait peur, à nos désirs, nos craintes, nos fantasmes, etc.
Elle peut aussi être liée à des peurs objectives, à un traumatisme réel, même mineur (avoir été suivi par un inconnu dans un parking, harcelé au téléphone, importuné dans le métro, etc.). Une personne qui a été agressée aura peur que cela se reproduise et ne pourra rester seule. En conclusion, chacun supporte plus ou moins bien la solitude, et il nous arrive à tous de fuir le face-à-face avec nous-mêmes en s’étourdissant de monde.
L’important est de pouvoir alterner moments de solitude et moments de dépendance : c’est ce qui signe la maturité affective.
Virginie 26 ans, commerciale :“Si je n’ai rien de prévu le soir, c’est l’angoisse”
« Chaque soir, je prévois un resto, un ciné avec des amis. Si je n’ai aucun plan, c’est l’angoisse. Je reste au bureau jusqu’à ce que tout le monde soit parti, même si je n’ai rien à y faire. Je ne supporte pas de rentrer dans une maison vide. Premier réflexe : j’allume la télé. Je ne la regarde pas, mais ça fait une présence et je m’endors avec. J’ai l’estomac noué, je ne peux rien avaler, je marche de ma chambre au salon comme une âme en peine. »
François 32 ans, pharmacien : “Je déteste que Marie sorte sans moi, même une heure”
« Depuis que j’ai rencontré Marie, nous sommes inséparables. J’ai besoin de tenir sa main dans la mienne, de la regarder, d’entendre le son de sa voix. C’est stupide, mais je déteste qu’elle sorte sans moi, même une heure. J’ai l’impression qu’elle m’abandonne. Je ne fais rien, j’attends son retour. Heureusement, j’ai mon chien ! En fait, dès que je suis seul, j’ai l’impression de ne servir à rien, de ne pas être aimé, d’être nul, de ne pas exister ! »
Selon Serge Hefez, thérapeute du couple, les partenaires se choisissent implicitement sur leurs capacités d’autonomie et de fusion. En thérapie, on travaille d’abord sur le "programme officiel" explicite du couple. L’un porte la plainte : « Il ne s’occupe pas de moi, je suis toujours seule. » L’autre fuit : « Elle m’étouffe, j’ai besoin d’air. »
Quand on passe aux processus inconscients, on s’aperçoit que l’un autant que l’autre est dépendant affectivement. L’intérêt est d’introduire un changement dans la relation, de trouver la bonne distance, ni trop symbiotique ni trop large. Alors, l’autonomisation de l’autre n’est plus vécue comme un abandon mais comme un lien de meilleure qualité.